Je vous présente le fruit d’une brève expérience au sein d’une loge Maçonnique et de ces quelques lignes partagées avec ses membres ….

Le silence maçonnique

 Les descriptions du silence, en fonction de leurs contextes, sont nombreuses. Ayant effectué un certain nombre de recherches sur Internet sur ce sujet, je ne voulais pas reproduire ce qui avait déjà été fait, ni tomber dans la facilité du Wikipédia classique. Je me suis alors fié à mon expérience au sein de cette loge, amicale et accueillante. A l’issue de chaque atelier, en rentrant à la maison, j’ai pris soin de noter mes impressions de la soirée, les perturbations émotionnelles de chacun, les comportements, sans aucun jugement. Certaines constatations m’ont amené à faire ce travail, un travail délicat tant bien qu’il touche à la fondation de l’être et plus précisément des êtres au sein de ces microcosmes. Je vais de tenter, humblement, d’expliquer le lien subtil entre le silence maçonnique, outil apparemment nécessaire afin de « tailler sa pierre », et l’égo, fruit de l’ignorance de la vraie nature du Soi.

Afin de me connecter avec vous, ou plus simplement avec la pensée occidentale, je commencerais par citer un philosophe allemand du début du XXème siècle, Ludwig Wittgenstein qui a écrit une thèse de soixante dix pages ou il s’exprime sur le silence au delà des limites de la parole : « le tractatus logico-philosophicus ». Wittgenstein conclu a l’issue de sa thèse, je cite : « ce dont on ne peut parler, qu’on se taise à ce sujet ». Le silence apparaît ici comme un devoir, une nécessité qui permet de laisser la place au silence ou à un interlocuteur qui détient la connaissance. Il est dommage, et parfois cela arrive, de confondre le droit et le devoir car si l’on a le droit de pouvoir communiquer, est-il vraiment nécessaire de le faire? Le silence devient alors un outil intelligent qu’il faut apprendre à manier. La tâche devient délicate lorsque ce dernier est confronté à l’ego qui pousse l’orateur à se mettre en avant pour des raisons inconscientes qui lui sont propres.

Wittgenstein s exprime sur le fait que tout ne peut être dit de façon sensée. Il existe une limite à l’expression des pensées. Il ne dit pas qu’il existe des pensées dénuées de sens, mais plutôt que toutes les pensées ne sont pas exprimables. Il vise à expliquer la façon dont on peu rendre un discours sensé en déterminant ce que l’on peut dire et ce que l’on doit taire. Il s’exprime ainsi : je cite : « : tout ce qui peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. » Ainsi, il vaut mieux parler de limites plutôt que de frontière car cela sous entendrait que l’interlocuteur devrait également maîtriser son sujet au-delà de la frontière.

Je trouve ceci être un parfait apprentissage du silence pour les apprentis. Le droit à la parole maçonnique devrait se résumer à cela. Ainsi, on trouverait un équilibre entre l’égo et le savoir. Seulement, n’oublions pas un fait fondamental, le plus important n’est pas ce que l’on vous dit, mais ce que vous en faite. Et la question que je me pose est la suivante : que fait on de l’apprentissage du silence par la suite ? Le silence ne devrait il pas être plus fort que l’ego qui impose la volonté de s’exprimer d’une façon subjecte? Le silence ne devrait-il pas permettre l’écoute et la compréhension de ses propres connaissances sur un thème donner, surtout si elles sont limitées, au lieu de les jeter en vrac suite à une montée émotionnelle qui traduit l’écho de ce qui a été entendu et qui fait écho à une souffrance profonde et maquillée ? Celle du droit à s’exprimer, nourrit par un réel besoin de reconnaissance par exemple…

Dans le répertoire maçonnique, le silence est lié à un cheminement personnel, à la pierre brut que l’apprenti doit tailler au fil des années. Il doit apprendre à écouter afin d’aiguiser son potentiel intellectuel et moral. Hélas, il n’existe pas de réel apprentissage de l’écoute au sein de ce microcosme, ni même d’apprentissage à communiquer. Le vide spirituel comblé par un répertoire intellectuel dicté par la symbolique maçonnique, pourrait empêcher certaines personnes de se détacher de leur enveloppe égotique. Par métaphore, la symbolique maçonnique est la représentation de cette enveloppe égotique, tel un dôme au-dessus d’un hôtel.

Le silence est un mode de communication, voir même, une « stratégie » de communication. Mais ceci n’a de sens que si cette stratégie est confrontée à d’autres modes de communications, verbales, non verbales ou même para verbales. Cette stratégie du silence, ou de la non communication en terme de volonté à ne pas communiquer, ne serait-elle pas le signe d’une intelligence supérieure ? Je reprendrais cette citation d’Aristote : « l’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit ».

Dans l’univers maçonnique, le silence est imposé comme un ordre social. Ce système met l’accent sur une durée prédéfinie ou l’on passe d’apprenti à compagnon et de compagnon à maître sans pour autant prendre en compte l’évolution du frère maçonnique. Ceci démontre une fois de plus les failles d’une société égotique qui n’est pas prête à accepter les siens comme « égaux » mais plutôt en les divisant et en les réduisant à cet état de silence en attendant qu’ils grandissent. Tout ceci sous la tutelle d’embrassades fraternelles. Seulement, la seule façon de quantifier l’évolution dudit apprentis n’est qu’une échelle temporelle et non le fruit d’un travail approfondi qui pousse l’être à la connaissance de lui-même.

Pourquoi n’existe t-il pas un apprentissage du silence ? Ce qui pourrait pousser l’homme à recevoir un apprentissage de la communication, donc de ses émotions ; Le silence ne doit-il pas nous aider à écouter et à penser ? Prenez le silence monastique catholique, les trappistes de l’ordre cistercien par exemple, on un droit modéré de la parole que l’on appelle plus communément le vœu du silence. Apprendre à se taire est bien plus difficile que d’apprendre à parler. Alors, pour comprendre le silence, il faut comprendre le mode de fonctionnement de la communication. Ce qui revient à comprendre son propre mode de fonctionnement car le langage est aussi la représentation de nos émotions. Je vais tenter de simplifier l’explication :

A l’état cellulaire, nous recevons, trois éléments essentiels à notre évolution. Ces éléments sont transmis par le père et la mère et ce de générations en générations. Ce qui fait de nous des êtres uniques.

Le premier de ces trois éléments se situe à l’état de la cellule, l’ ADN, notre carte d’identité. Il n’en existe pas deux identique au monde. Sept milliards d’individus reliés à un ordinateur central qui fournit à chaque naissance une nouvelle formule. Incroyable ressource de la nature.

Le second élément est l’énergie. Nous ne sommes qu’électricité et cette énergie nous ait transmise par des lois naturelles invisibles et cosmiques. Sinon comment ce corps pourrait-il se mettre à bouger et se cœur à battre sans être branché ou rechargé à une batterie ?

Enfin, le troisième élément, et c’est celui-ci qui nous intéresse le plus aujourd’hui, est le système de croyances que l’on vous inculque avant même d’être à l’état fœtal. Ce système qui ne va cesser d’évoluer tout au long de l’existence. Il va être orienté et guidé par votre ego qui lui même s’accroît au rythme de vos souffrances. Arthur Janov, psychologue américain décrit parfaitement, dans sa théorie du cri primal, la notion de clivage chez le nourrisson. La séparation de la souffrance et de ses besoins afin qu’il puisse survivre. Pour que deux cellules puissent se développer, elles doivent être dans un milieu favorable. En ce qui nous concerne, ce milieu est le ventre de la mère. Neufs mois nourris par un amour inconditionnel. Je vous laisse imaginer, à la naissance, lorsque l’on inculque des croyances éducatives à ce petit être afin d’en faire un adulte, les dégâts que cela peut faire. Le nourrisson, toujours à la recherche de sa nourriture sacrée va recevoir des ordres, des horaires, des fessées, des punitions, des obligations, des privations et tout un tas de choses qui sont caractérisés dans notre société par nos croyances. Alors l’enfant, pour ne plus souffrir va accepter les règles du jeu et développer un ego afin de ne pas en mourir. Il met en place ses propres croyances en fonction de son expérience. Albert Einstein la très bien dit : je cite : « La connaissance s’acquiert par l’expérience, le reste n’est que de l’information ». La construction égotique commence, un vrai je de lego. Pas étonnant qu’aujourd’hui nous ayons tant de choses à dire, à revendiquer, à exprimer sur tous ces sujets qui nous ont construit et en même temps éloignés de notre « vraie nature». C’est aussi pour cela que le silence n’est pas toujours bien vu, mal accepter car il est privation de l’expression de l’être égotique et en même temps, pour les mêmes raisons, le silence est un endroit refuge à la recherche de cette paix vitale que l’on a connu avant notre propre naissance. Il est le remède idéal au stress, permet le recentrage et par conséquent donne un réel sens à la vie et à l’existence.

Je pourrais pousser plus loin cette définition du silence en la scindant en deux. Le silence de l’esprit conscient, lié directement à l’ego comme l’explique Confucius : je cite : «  le silence est un ami qui ne trahit jamais » ; tacticien dans l’art de la communication, fin stratège politique, il pouvait se servir du silence comme un outil redoutable. Puis existe le silence du cœur, celui de la compassion. C’est Alfred de Musset qui cite : « la bouche garde le silence pour écouter parler le cœur ».

Beaucoup d’entre nous n’ont pas acquis ces notions fondamentales du silence, qui traduisent la paix intérieure et la sagesse de l’âme. Bien souvent, le cheminement s’arrête là ou l’ égo n’est plus satisfait.

Comment peux t’on passer ce cap de conscience qui nous propulse au-delà de l’ego ?

Pour cela, il est nécessaire de se débarrasser de certains remparts que sont les croyances et les afflictions mentales qui voilent l’ ignorance. Partir à l’aventure de sa vraie nature nous ouvre à l’observation de l’ infini au-delà du « je ».

Quelles sont ces afflictions ?

L’attachement : l’attachement, affliction dérivée du désir est la cause de tout type de souffrance et crée une insatisfaction continue.

L’aversion : l’aversion rend l’esprit incapable de supporter un objet, une situation ou une personne donnée ou développe le désir de lui faire du mal. L’aversion détruit toutes les vertus jour après jour.

L’orgueil : l’orgueil nous conduit à nous croire supérieur aux autres. Une personne orgueilleuse se voit elle-même au sommet de sa montagne et regarde les autres comme inférieurs. « La pluie des qualités ne peut s’accumuler au sommet de la montagne de l’orgueil, mais plutôt sur les plaines fertiles de l’humilité ».

L’ignorance : l’ignorance est un état perturbé de l’esprit confondu sur la nature des phénomènes. Elle est la racine de toutes les afflictions mentales. Nous ignorons comment appréhender le non-soi à l’aide de la sagesse. Notre saisie est dirigée vers le soi et les phénomènes. Nous pensons qu’ils possèdent un soi ou qu’ils peuvent êtres établis selon leur propre nature. L’ignorance est notre mode d’appréhension erronée du monde. Elle est en contradiction avec la sagesse primordiale.

Le doute : le doute consiste en un état mental indécis et qui lie des conclusions erronées sur des points importants de la nature profonde de l’être. Le doute est le fruit de l’ignorance.

Les vues erronées : c’est un état affligé de l’intelligence qui perçoit les agrégats du corps et de l’esprit comme étant autonomes ou bien qui développe des conceptions erronées sur cette base, telles que des visions extrêmes du nihilisme (doctrine fondée sur la négation de toute valeur, croyance ou réalité substantielle) ou de l’existentialisme (est un courant philosophique ainsi que littéraire qui postule que l’être humain forme l’essence de sa vie par ses propres actions, celles-ci n’étant pas prédéterminées par des doctrines théologiques, philosophiques ou morales).

Ce maigre résumé me pousse à vous parler de l’égo et pour cela je citerais un sage hindouiste svami Prajnampad :

« l’égo est la cristallisation de l’idée de stabilité et de fixité, qui n’existent pas, parce que tout s’écoule sans cesse. Vous êtes changement constant, changement seulement.

Mais qui suis-je ? Simplement un courant qui passe, une forme parmi une infinité de formes ; une forme parmi d’autres qui suit son parcours, celui de l’existence »

La libération de toute souffrance, fruit d’un esprit non dualiste n’implique pas « aller vers » mais « retourner à »

C’est le souvenir de notre vraie nature pure et infinie et la non-dépendance vis à vis de l’égo, lui qui se dissout comme le sel se fond dans la mer.

N’oublions pas, le découragement nous envahit quand nous devons combattre « l’armée de nos désirs, de nos peurs, de nos tendances égoïstes et négatives ». Un jour ou l’autre, dans cette existence ou dans une autre, nous aurons tous à passer ce conflit. Puissions nous le voir alors comme une merveilleuse opportunité qui nous permette de progresser vers la découverte de soi.

Lorsque l’égo ne se repaie pas de ses triomphes, il se nourrit de ses échecs en s’érigeant en victime. Entretenue par ses constantes ruminations, sa souffrance lui confirme son existence autant que son euphorie.

Je remercie l’instant présent, en tant qu’élève de l’existence, de partager avec vous, ce sentiment d’ouverture à tout ce qui se présente. Le silence me ramène à la forme la plus simple de l’écoute de la vie, au deçà de toute satisfaction égotique qui nous éloigne de notre nature profonde, pure et omnisciente……

Le silence, source de calme et d’introspection, nous transporte, tel le radeau, à l’origine du souffle de la vie.

F.V