Un petit extrait du livre…

…….Premier janvier. Francky était recroquevillé sur une banquette du train 9832 en provenance d’Amiens. Il avait du mal à dormir à cause de sa gueule de bois de la veille. Dans son wagon, infime maillon d’un monstre d’acier qui déchirait la nuit à toute allure, régnait une étrange atmosphère. Un jeune couple dormait, entrelacé, comme si l’on avait fait des nœuds avec leurs membres. Ils devaient galoper dans le dédale de leurs inconscients et vivre les rêves les plus fous, transportés par la magie du sommeil et de l’imagination. Trois banquettes plus loin, une maman tentait désespérément de calmer son bébé qui vociférait à ne plus pouvoir respirer.

– « Chut, dors mon bébé, tu vas réveiller tout le monde…allez calme-toi mon amour… » Murmurait-elle à l’oreille de son enfant qu’elle tenait dans ses bras. Elle était gênée par un sentiment de honte qui l’envahissait et pourtant, elle n’y pouvait rien. Elle aurait bien voulu camoufler ce paquet qui l’embarrassait mais il s’agissait de sa chair. Alors les remords surgissaient et elle répétait inlassablement cette douce phrase qui émouvait Francky, sensible à ces attentions maternelles.

– « S’il te plaît, dors mon ange, chut, fais dodo… »

Hélas, l’enfant était trop dérangé par le crissement métallique du monstre qui le transportait vers son destin.

Au fond du wagon, assis sur la dernière rangée de siège, dormait un papi, imperturbable. Son ronflement était rythmé par un son rauque qui émanait de ses entrailles.

Il était habillé comme un paysan, ses jambes étaient allongées sous le fauteuil devant lui et ses deux mains reposaient sur son ventre qui ressemblait à celui d’une femme enceinte de neuf mois. Ses joues étaient bien remplies et avaient la couleur d’un bon vin de Bordeaux. Sa casquette des années trente lui tombait sur les yeux. Il était émouvant, seul et sans passé. A croire que sa maison était cet unique wagon. Lui aussi devait rêver.

Ce n’était pas le cas de Francky qui prenait conscience de son choix, celui de prendre sa vie en main ; celui de régler tous ses problèmes. Il n’avait pas choisi la solution de facilité, en pénétrant le monde impitoyable des Commandos. Il doutait mais ne reculait devant rien. Sa tête qui reposait sur le rebord de la fenêtre embuée lui faisait mal. La tempe collée contre la vitre fouettée par un vent glacial, ruisselait de sueur tandis que l’air chaud diffusé par les petits radiateurs du wagon diffusait une odeur de cigarette froide et de transpiration. Des milliers de gens avaient incrusté leurs empreintes odorantes sur les banquettes de ce compartiment. Ce mélange indélébile était presque rassurant. On ne voyageait pas seul. Les traces du passé ne s’effacent jamais.

Le passé. Francky se le remémorait sans cesse. Il n’était que l’ombre de lui-même. Tant de bonheur dans sa vie accompagné d’autant de déceptions. Il ne comprenait pas la direction que prenait son existence. Il se sentait tellement différent, désemparé par la solitude qui oppressait son cœur. Il voulait trouver une raison de vivre. Une raison tellement extrême que plus personne ne pourrait l’anéantir, le diminuer. Faire parti de l’élite serait sa seule issue, sa sortie de secours. Fermer la gueule à tous ceux qui n’ont pas cru en lui. Atteindre des sommets intouchables par le commun des mortels lui ouvrirait les portes de l’avenir. Il s’affirmerait enfin dans sa peau d’homme. Il devait muer. Se mettre dans le corps d’un nouveau personnage comme ces héros de bandes dessinées, immortels et intouchables, qui s’en sortent toujours quelles que soient les situations même au prix de leur propre vie.

Sa tête résonnait encore de l’écho assourdissant du réveillon de la veille au soir. Ce trop-plein d’alcool et de rires lui laissait un goût amer et pâteux dans la bouche. Il avait soif mais ne voulait pas sortir de cet état comateux dans lequel il s’était si bien installé. Ses jambes reposaient sur son baluchon, unique bagage pour les années à venir. Il avait choisi avec précaution ses vêtements, se débarrassant de l’inutile. Une chemise, un pantalon, un gros pull-over en laine, des sous-vêtements et quelques affaires de toilettes…..

F.V